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mercredi 8 juillet 2020

Dans l'ombre de Paris (La Dernière Geste T1) - Morgan of Glencoe




Premier roman de la série La Dernière Geste, d'abord paru en auto-édition sous le titre Si loin du soleil puis réédité par ActuSF sous le label Naos, Dans l'ombre de Paris est une réussite et un bon coup de cœur pour moi. La première fois que j'ai vu la couverture, qui est magnifique et tout à fait représentative de l'histoire (vous en cernerez les détails après l'avoir lue), j'avais peur que ce soit un récit trop ancré dans la culture japonaise, avec des samouraïs, etc., ce qui ne m'attirait pas des masses (curieusement j'aime bien regarder des films sur ce sujet et lire des mangas, mais quand il s'agit de romans ça ne me donne pas envie). Mais une collègue l'a lu et me l'a fortement conseillé, donc j'ai tenté le coup et cela a été une excellente surprise.

L'univers dans lequel se déroule l'intrigue est le nôtre, mais en différent.
Première différence qui change radicalement notre univers : il s'agit entre autres d'une uchronie, puisque la France est devenue le royaume le plus puissant du Monde, ayant rattaché à elle quasiment toute l'Europe. La monarchie française est toujours en vigueur : il y a toujours un Roi de France, une cour avec ses nobles, etc. Le fait de voir les personnages vivre selon d'anciennes coutumes donne l'impression, de prime abord, d'être à l'époque de la Renaissance ou des Lumières. Mais la technologie est bien avancée, du moins pour les riches : eau courante, électricité, casques de réalité virtuelle, etc. (les pauvres, eux, n'ont pas le luxe de profiter de ces avancées). Cette technologie vient contrebalancer l'effet médiéval, sans pour autant nous le faire sortir de la tête. En même temps, je lis une histoire avec un roi de France, je ne peux m'empêcher de penser aux XVII-XVIIIe siècles (par exemple) bien que l'intrigue se déroule au XXe (1995). Ce mélange entre coutumes d'anciennes époques et technologie plus actuelle rend l'univers plutôt original.
Autre différence tout aussi importante : les fées existent. Attention, pas les jolies petites fées des contes, mais celles des légendes celtes (après tout l'auteur est Bretonne et vit près de la forêt de Brocéliande), c'est-à-dire des créatures fantastiques qui peuvent être très dangereuses (comme les selkies, par exemple). Elles sont donc craintes par les humains qui les ont chassées de leurs terres et les capturent pour en faire des esclaves. Seuls les keltiens (étant donné qu'ils parlent anglais, je dirais qu'on peut les rattacher à des pays anglophones comme l'Irlande) vivent en paix avec les fées.

Le Japon est une autre grande puissance de ce Monde, et notre héroïne est la fille de l'ambassadeur japonais. La princesse Yuri Nekohaima vit au japon depuis des années, loin de son père resté en France. Un jour elle reçoit une lettre de son père lui ordonnant de venir le rejoindre, ordre que Yuri exécute sans se plaindre, comme on le lui a appris. À bord de l'Orient-Express, un immense train indépendant (il n'est régit par aucune loi des différents royaumes, mais a ses propres règles que tous ceux qui y montent doivent respecter), la princesse, accompagnée de sa garde personnelle, fait la rencontre d'êtres (humains et fées) qui la prennent au dépourvu de part leurs convictions. Et lorsqu'elle arrive en France pour découvrir qu'elle devra épouser le Prince, héritier du trône, ce qui ferait d'elle la Dauphine de France, elle se sent profondément trahie. Obligée de suivre de coutumes nouvelles, de jouer le jeu de l'hypocrisie au milieu de tous ces nobles qui n'attendent d'elle qu'un faux-pas, Yuri se sent de plus en plus entravée. Un soir, quelqu'un lui propose un choix : épouser le Prince et continuer sa vie enfermée dans une cage dorée, ou s'enfuir et obtenir enfin la liberté de devenir qui elle veut. Bien sûr, on se doute tout de suite du choix qu'elle va faire...

À travers Yuri, jeune femme de vingt ans, nous découvrons les coutumes japonaises et la place des femmes dans cette société à l'esprit si étriqué. Que ce soit au Japon ou en France, les hommes sont considérés comme des êtres forts faits pour diriger, tandis que les femmes ne sont que des créatures faibles, incapables de susciter la crainte (pour eux l'idée qu'une femme puisse être un assassin professionnel est totalement inconcevable). Yuri a dû apprendre à se servir des moyens qu'on lui accordait pour montrer sa valeur : être belle, intelligente (mais pas trop) et apprendre différentes langues. On lui a appris à être docile, soumise à l'autorité, tout en étant capable de réflexion, à ne faire confiance à personne et ne jamais montrer ses émotions. Mais au fond d'elle, Yuri n'en peut plus de se cacher derrière ce masque de neutralité et rêve de liberté. Alors quand vient le moment de faire son choix, elle se lâche enfin et fait tout pour obtenir ce qu'elle souhaite. Yuri est un personnage que j'ai trouvé très intéressant. J'ai vu certains avis dire qu'elle est un peu trop distante et que du coup on a du mal à s'y attacher. Alors oui, elle est distante, mais ça fait partie de son éducation, tout comme son petit côté précieux. Et c'est ça qui est intéressant : malgré cette éducation si ancrée en elle (elle va souvent s'indigner face au comportement des autres, dont elle n'a pas l'habitude), elle parvient à faire ressortir son caractère enfoui, révélant ainsi une personne qui sait s'amuser, capable de compassion et d'une ouverture d'esprit étonnante pour une personne de sa condition. Je n'en dis pas trop, tout de même, mais voilà : elle mérite qu'on lui laisse sa chance.
Deux autres personnages féminins, qui mettent également en avant ces clivages homme/femme : la Capitaine Trente-Chêne, qui dirige l'Orient-Express, ancienne noble qui a décidé de tout plaquer pour vivre son rêve (l'aventure, le voyage) ; et HA-17, une créature hybride (mi-humaine, mi-fée) créée en laboratoire et considérée comme un objet, utilisée dans la garde de la princesse et qui prouve sa valeur même si les hommes refusent de le voir.
Parmi les humains, un autre personnage m'a bien plu : le coordinateur des rebelles, le fameux Sir Edward Longway, keltien. Un homme qui a tout perdu, obligé de vivre dans l'ombre sans jamais sortir à l'air libre (les rebelles, appelés les Rats, vivent dans les égouts, où ils ont aménagé un véritable foyer), entièrement consacré à sa cause. Car les pauvres sont mécontents, la révolte menace, même si elle est encore loin d'éclater. Il manque encore quelque chose, une lumière pour les éclairer, un soleil pour les guider... Sir Edward, donc, un homme mélancolique mais aussi très optimiste qui va aider Yuri à s'émanciper, à se découvrir elle-même.
Et on garde le meilleur pour la fin : mon personnage préféré dans cette histoire, Bran, la Selkie. Une créature au caractère bien prononcé, grognon, sauvage, magnifique. Les Selkies représentent la liberté, l'absence de possessivité, la tolérance vis-à-vis de la différence : elles n'ont pas de genre prédéterminé (il y a bien physiquement une différence de sexe, mais se fichent du genre), elles sont, c'est tout. Si elles aiment, peu importe que ce soit mâle ou femelle, peu importe l'espèce : elles aiment, c'est tout. Bran est une créature très attachante, à la fois très franche (elle dit les choses telles qu'elles sont, telles qu'elle les pense), sauvage (attention à ne pas l'insulter !) et innocente (elle rougit facilement quand on aborde des sujets plus personnels). Elle est censée avoir la vingtaine, mais ressemble plus à une ado, autant physiquement que dans son caractère. Et en même temps elle peut se montrer d'une maturité surprenante.
Celui que j'ai le moins apprécié, je pense, c'est le prince héritier Louis-Philippe : plus hypocrite que lui, tu meurs. Il dit aimer Yuri, mais ça apparaît d'avantage comme un désir de possession que comme de l'amour, et va tout faire pour la récupérer. Il se fait passer auprès du peuple comme un être aimant et empli de compassion, mais il déteste les pauvres et se sent supérieur à tout le monde.
Ah ! En fait il y en a bien un que j'ai détesté plus que le Prince, mais je ne peux pas parler de lui sans révéler des éléments importants de l'intrigue, donc vous verrez par vous-même.

Morgan of Glencoe a créé une panoplie de personnages intéressants et complexes : on s'attache à certains, on en déteste d'autres. L'histoire qu'elle développe ici est vraiment prenante, je ne me suis pas ennuyée un seul instant. J'ai adoré découvrir la vie à bord de l'Orient-Express, ainsi que celle au milieu des Gens de l’Égout, deux lieux qui apprennent la tolérance face à la différence, l'ouverture d'esprit. J'ai détesté cette société sexiste qui pense une femme trop stupide et trop faible pour faire ses propres choix. J'ai haïe cette société raciste qui traite les êtres différents comme des animaux et des esclaves incapables d'intelligence. J'ai d'ailleurs aimé cette insertion de l'univers légendaire celte au sein de cette société humaine très monarchique, j'ai aimé découvrir ces différentes espèces de créatures fantastiques, toutes aussi surprenantes les unes que les autres.
Suivre Yuri dans cette aventure a été pour moi un excellent moment de lecture, et ce jusqu'à la fin. Malgré la fin, qu'on sent venir, petit à petit, avec crainte et tristesse. Au fil du récit, que nous suivons à travers différents points de vue (à travers le regard d'un peu tout le monde, en fait, le narrateur étant omniscient), on voit le drame arriver. Un dénouement détaillé, bien mené, qui poursuit inexorablement sa course vers... Quoi donc ? À vous de le découvrir...

En bref...
Morgan of Glencoe est à la fois écrivaine, chanteuse, harpiste et compositrice de musique celtique. Cet univers celte qui fait partie de sa vie, elle le développe dans son premier roman publié en le mêlant à un univers uchronique plus terre-à-terre où les monarchies, et les injustices qui les accompagnent, sont toujours en place au XXe siècle. Dans l'ombre de Paris est un mélange de genres (fantasy, uchronie, steampunk) tout à fait réussi, écrit par une plume agréable, fluide et musicale. Les personnages, certains attachants, d'autres détestables, sont traités en toute complexité : ils ne sont pas parfaits, ont des doutes et des convictions, des qualités et des défauts. Intrigues politiques, aventure et quêtes d'identité sont au rendez-vous pour nous plonger dans une histoire des plus intéressantes, bien qu'au schéma quelque peu classique, au sein d'un univers particulièrement original. Un excellent premier tome qui pose des bases solides pour la suite que j'attends avec impatience !

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